Introduction générale
 
Les articles ci-dessous ont été publiés dans
la rubrique L'objet en lumière
de la Lettre d'information du Réseau des musées de l'ULB
n°13
( 2017 ).  

>  Si vous y regardez de près... ça va vous emmener loin.  >

Ce jeu de mots, qui peut sembler contenir une contradiction, repose sur deux idées :
-  Plus puissant est un objectif de microscope, plus la mise au point exige d'approcher l'objet à examiner ;
la « distance de travail » descend ainsi jusqu'à 0,1 mm environ. Dans ce cas, on peut certes dire qu'on regarde de près !

-  S'intéresser à la microscopie, c'est, de fil en aiguille, investir sa curiosité dans des domaines inattendus.
Outre les lois de l'optique et divers aspects techniques, on pense tout de suite aux mondes minuscules qui se prêtent à l'observation.
Mais il ne faudra pas longtemps pour qu'on cède aux appels de l'Histoire, pour qu'on se trouve sur les traces d'un artiste, d'un philosophe,
qu'on plonge dans un livre passionnant, qu'on ait le regard attiré par un timbre-poste, un billet de banque, un ancien chromo...
et que par la même occasion, on voyage aux quatre coins du monde. De plus en plus loin.



>  Un siècle et demi de microscopie.  > 

L'exposition accueillie par le musée de zoologie de l'ULB est à la fois très ciblée et variée.
Elle se consacre exclusivement à la microscopie optique, privilégiant les applications liées à la biologie,
et elle se limite à une période de l'Histoire pendant laquelle la biologie a connu une véritable révolution,
quand
le monde vivant s'est révélé à l'échelle cellulaire.
Mais, déjà, le sujet en soi est vaste, et s'y ajoutent des considérations aussi diverses que passionnantes.


Si vous y regardez de près... ça va vous emmener loin.

Le microscope, un objet bien connu ? Sans doute moins bien qu'on le pense de prime abord. La silhouette du modèle élémentaire, classique, est devenue une icône, fréquemment utilisée comme emblème de la science, des sciences. Et dès l'enfance, on apprend de quoi il s'agit. Pourtant... Essayez-vous à définir le microscope. Sauf si en raison de vos intérêts, vos activités, vous êtes spécialiste de la matière, la première idée qui vous viendra à l'esprit sera probablement simple, comme une évidence. Mais repensez-y aussitôt et de précision en précision, de nuance en nuance, de réserve en réserve, votre définition risque fort de n'être jamais arrêtée. Pour le moment, laissons de côté les lentilles et les formules, les considérations rigoureuses, compliquées, le pouvoir de résolution. Un enfant m'a dit un jour au sujet du microscope, sans en avoir un sous les yeux : « Ça sert à voir de tout près. » Avec une part d'intuition, sans doute, quelle belle intelligence de cet instrument d'optique !
Un physicien mesurerait avec intérêt l'intensité du champ magnétique qui entoure pareil objet. Enfin... je veux parler de ce magnétisme qui attire les gens. Dans le cas d'animations scientifiques, ça marche à tous les coups, comme on dit. Mettez un microscope à disposition, quasi tout qui passe par là jettera un coup d'œil au travers. À commencer par les enfants mais aussi à un âge plus instruit. Et cela même si des préparations se trouvent à proximité mais qu'il n'y en a aucune sur la platine ; même si manifestement aucun éclairage n'est fonctionnel ; sans prendre le temps de se demander « Y a-t-il quelque chose à voir ? ». Ignorant aujourd'hui ce qu'a peut-être été ou aurait été mon comportement en pareilles circonstances, je ne crois pas faire exception. Que pense-t-on découvrir ? Que cherche-t-on dans ces élans spontanés ? Plus encore que susciter l'étonnement ou l'émerveillement, l'image que l'on attend du microscope exerce a priori quelque chose de l'ordre d'une fascination discrète. L'observation directe à l'aide de l'instrument me pénètre davantage que si le même petit monde m'est présenté sur papier ou sur un écran, quelle que soit la qualité de l'impression, de l'affichage. Approcher l'œil de l'oculaire, sauf probablement dans la routine du laboratoire, c'est plonger dans un mystère.
Il me paraît inexact de dire que le microscope rend visible ce qui, trop petit, est invisible à l'œil nu. Ce que cet intermédiaire met en évidence n'est pas « invisible » ; on (le) voit à l'œil nu... mais on en ignore les détails. Et voilà qu'amplifiées, des structures qui nous sont familières apparaissent extraordinaires. Profondément en nous, c'est la conscience troublante qu’au fil des jours, nous ne percevons pas le monde tel qu'il est. À moins que le microscope nous trompe ? Au début du XIXe siècle, des scientifiques notoires ont condamné son emploi, comme l'anatomiste Bichat « parce que, quand on regarde dans l'obscurité, chacun voit à sa manière et suivant qu'il est affecté ». Il faut reconnaître qu'en ce temps, les instruments de piètre qualité fournissaient des images incertaines, laissant une belle place aux interprétations. Par ailleurs, quel philosophe ne s'est pas interrogé au sujet des apparences et de la réalité ?
Selon les attestations connues, deux inventions se sont succédé aux Pays-Bas, il y a quelque 400 ans : le microscope, à la toute fin du XVIe siècle et la lunette astronomique, au début du XVIIe. Celle-ci, bientôt améliorée par Galilée, révéla aux Européens des aspects jusque-là inconnus de l'univers. La rencontre avec des êtres vivants microscopiques et dans le même temps, la découverte du vertigineux ballet cosmique, ne pouvaient que troubler les consciences. Les esprits se partagèrent entre rejet dogmatique de ce qui allait à l'encontre des croyances et attirance pour deux mondes inconnus qui s'ouvraient soudain à l'imagination.
Est-ce cette concordance historique et la tentation d'une analogie qui conduisent à un fréquent abus de langage ? Jusque dans l'intitulé de livres de microscopie, il est question de « l'infiniment petit ». Que non ! On n'accède pas à cet extrême. Loin s'en faut. Les performances des instruments d'aujourd'hui – optiques, électroniques et toutes autres techniques confondues – restent limitées. Au-delà, notre connaissance de la matière repose sur des hypothèses, des calculs, des indices assez probants mais rien de visuel. Par exemple, on ne doute plus de l'existence des électrons, plutôt bien domestiqués au quotidien ; or on ne les a jamais vus. Certes, les moyens d’investigation progressent continuellement. [ Pasteur a observé des bactéries ; par contre, le virus de la rage, il en a déduit l'existence sans en avoir la moindre image. Il lui aurait fallu vivre une quarantaine d'années de plus pour connaître le microscope électronique. ] Jusqu'où pourra-t-on aller ?
Si le microscope ne permet pas d'explorer l'infiniment petit, par contre, il entraîne qui s'y intéresse vers des domaines très variés, souvent prévisibles, parfois inattendus. Et d'escale en escale, c'est alors un voyage sans frontière. Un champ infiniment... vaste s'ouvre à la curiosité.


Exposition :  un siècle et demi de microscopie.

Que peut-on y voir ?...  Qu'est-ce qui ne s'y trouve pas ? 

Dans les vitrines, sont exposés plus de cent microscopes optiques et davantage d’accessoires divers, petits ou imposants : flamboiement des cuivres ou austérité du noir, élégance des formes, charme désuet, fonctionnalité, raffinements techniques, il y a de quoi satisfaire tous les goûts, toutes les curiosités ; de quoi étonner aussi.
Mais vous n'y verrez pas, par exemple, le microscope de Hooke, ni celui de Magny [ chef d'œuvre d'orfèvrerie autant qu'instrument d'optique, offert par Louis XV au roi Stanislas de Pologne ]. Et pas non plus leurs copies. En effet, les originaux sont antérieurs à la période visée par l’exposition, à savoir depuis 1840 environ jusqu’aux années 1980. Vous n'y verrez pas non plus les microscopes de Darwin, ni ceux de Virchow, de Laveran,... de Goethe, pourtant du XIXe siècle, eux. De tels instruments, jadis utilisés par les grands hommes de l'Histoire, sont conservés dans des musées qui leur sont dédiés ou dans de prestigieuses institutions, aux quatre coins du monde. En revanche, des exemplaires aussi anciens, semblables voire identiques, sont visibles au Solbosch, et d'autres plus récents.
Pourquoi s'être concentré sur une époque ? Alors que des instruments plus anciens appartenant au patrimoine de l'ULB restent actuellement inaccessibles au public, ce parti-pris est lié à l'histoire de la biologie qui, en un siècle et demi, a accompli des progrès considérables, entre autres grâce au développement de la technique microscopique. Quelques repères pour évoquer – beaucoup trop brièvement – ceci :  en 1839, les Recherches sur l'organisation des animaux infusoires de G. Ehrenberg paraissent dans le même ouvrage que l’Anatomie microscopique du docteur L. Mandl [ éd. J.-B. Baillière, Paris - cfr notre bibliothèque ]. Cette année-là, Darwin rédigeait un brouillon de l'Origine des espèces publié vingt ans plus tard. En 1854, l’Italien Pacini observe le bacille du choléra… mais à l'époque, on privilégie la théorie des miasmes. Koch redécouvrira ce vibrion en 1883, à Berlin tandis qu’en 1894, Yersin découvrira à Hong Kong l’agent de la peste. En 1889, l’Espagnol Cajal impressionne la communauté scientifique avec ses préparations microscopiques de tissu nerveux. En 1912, à Liège, Hans de Winiwarter constate que les cellules de la femme possèdent un double chromosome X mais pas celles de l'homme. Dans les années 1930, il devient enfin possible, grâce à la technique du contraste de phase, inventée par Zernike au Pays-Bas, d’étudier des mouvements intracellulaires parfois pressentis mais jusque là imperceptibles. Et de nouveaux horizons s’ouvrent au début des années '90, quand des chercheurs américains imaginent comment exploiter la GFP [ green fluorescent protein ] découverte 30 ans plus tôt par un japonais : la fluorescence, à son tour, va révolutionner la microscopie et la biologie.
Seuls des microscopes optiques sont exposés et encore, seules des variantes destinées à la biologie. [ Les instruments conçus pour la métallographie, notamment, ne sont pas sortis de la réserve. ] Lesquels ont été choisis ? Des modèles s'échelonnant dans le temps ; les uns emblématiques, d'autres atypiques, au contraire ; des instruments spécialement ingénieux ; des "variations sur un thème" ; des instruments destinés à être facilement transportés ou équipés en vue d'une application particulière...
Il en va de même pour les nombreux accessoires présentés, qui rendent compte de différentes techniques et des progrès accomplis : objectifs, oculaires, condenseurs, mais aussi dispositifs de projection et photographiques, matériel destiné à la préparation des échantillons...
Voilà pour la microscopie à proprement parler.
À côté de quoi s’alignent quantités d’objets interpellants : publicités variées, images éducatives, médailles, pièces de monnaie, billets de banque, cartes téléphoniques, sous-verre, buvards, taille-crayon, bagues de cigare, badges en tissu, boutons, pin's, bijoux, miniatures, "magnets", "fèves"...  Notons que dans cette diversité annexe, la philatélie occupe par la force des choses une place importante. Non seulement parce que nombre de timbres, cartes et enveloppes illustrées recèlent des détails amusants [ naïveté, vues d'artiste erronées, anachronismes ] mais surtout parce que l’ensemble évoque l’histoire récente de la condition humaine, entre autres les luttes contre les épidémies et les efforts d’éducation. L’inégalité qui sépare les peuples nantis des démunis apparaît cruellement.
Les arts graphiques ont très logiquement trouvé dans la microscopie une source d’inspiration et un moyen d’expression. Abondamment depuis le XIXe siècle. Pour illustrer cela, quelques œuvres d’artistes proches : dessins et gravures dérivés de vues microscopiques et photographies artistiques prises au moyen du microscope.
Enfin, inévitablement liées à l’aventure microscopique, littérature et philosophie, quoique moins exposables, ne sont pas ignorées…
À coup sûr, de quoi surprendre, faire réfléchir, amuser. Faire rêver ?