Que vient faire Omar Sharif
dans la première vitrine de l'exposition ?

Quand j'ai acquis, assez anecdotiquement, cette photo [ une classique « 8x10 still », soit un tirage au format 20 cm x 25 cm, reproduit ici en réduction ], j'ai tout de suite reconnu l'acteur Omar Sharif mais pas le personnage qu'il incarne, et quand j'ai su qu'il s'agit du Docteur Jivago, cela m'a intrigué. Le microscope visible sur l'image est un typique « French double pillar », comme disent les anglophones. Il est quasi identique au modèle exposé en vitrine. De quoi aiguiser ma curiosité car ces instruments datent, selon diverses sources, des années 1860~1880. Or dans mon souvenir confus du film de David Lean – que j'avais vu peu après sa sortie – les événements racontés se situent principalement lors de la révolution d'octobre 1917.
Il est vrai que des microscopes de bonne facture peuvent être utilisés pendant longtemps. [ Plus près de nous, des Zeiss Standard Junior et Leitz SM ont équipé pendant plusieurs décennies diverses salles de TP de l'ULB. ] Mais quand même... J'ai donc revu le film.
La scène correspondant à la photo est captée sous un autre angle. Le professeur de Youri Jivago encourage celui-ci, qui sera diplômé sous peu, à se tourner vers la recherche.

    



Au fond, on distingue un microscope qui pourrait bien être
plus perfectionné que celui de l'avant-plan.
Un choix esthétique, alors ?

 Les images d'ambiance sont entrecoupées de prises de vues microscopiques. Et soudain, les choses se corsent.

    

Ces images me laissent perplexe. Y aurait-il quelque chose de Rheinberg, là-dessous ? Ou du contraste de phase ?
 Quel éclairage a été mis en place ?  Y a-t-il eu un trucage cinématographique ?
Si vous y voyez plus clair, je serais heureux que vous me fassiez part de vos conclusions...

D'un point de vue historique,
-  l'invention de la microscopie en contraste de phase* date de 1933...
   Il ne devrait pas être question de cela dans le film.
-  Le mode d'éclairage imaginé par Julius Rheinberg** fut présentée à la Royal Microscopical Society en 1896.
   Cette formule n'est donc pas anachronique au temps où Youri Jivago est censé avoir étudié la médecine.

 Mais... le microscope filmé n'est de toute évidence pas équipé pour cela !   
* Très en vogue à l'époque du tournage du film, cette technique fut décrite pour la première fois par le Hollandais Frits Zernike, ce qui lui valut le prix Nobel de physique 20 ans plus tard. Son invention fut d'abord sous-estimée si bien que le premier microscope à contraste de phase ne fut construit, assez confidentiellement, que durant la seconde guerre mondiale et ce n'est qu'après le conflit que la technique  – commercialisée par Zeiss – connut le succès mérité. Rapidement alors, elle s'imposa auprès des professionnels de la microscopie, notamment en remplacement de...
** l'éclairage selon Rheinberg qui peut être considéré comme une variante du fond noir : les structures, illuminées en oblique dans une couleur choisie se détachent sur le fond d'une autre couleur. Il s'agit donc là d'une coloration optique applicable à l'observation d'êtres vivants – un avantage par rapport aux colorations chimiques – mais non sélective. Zeiss encore a fabriqué un système sophistiqué [ condenseur spécial + jeux de filtres ] destiné à produire ce genre d'éclairage, le bien nommé Micropolychromar. En fait, la techique est relativement simple à mettre en œuvre, sans qu'il soit nécessaire de consentir de grosses dépenses, tandis que la beauté des images obtenues fait, aujourd'hui encore, le bonheur des amateurs qui s'essaient à de multiples variantes.



        


  Photos de tournage...
Le photographe "de plateau" peut se tenir à côté de la caméra pour capter la scène, partiellement rejouée à son intention, exactement comme le réalisateur l'a voulue : cadrage, perspective, lumière. Et parfois, par contre, les points de vue diffèrent légèrement. De telles prises de vues sont en général destinées à la promotion du film [ affiches, illustration d'articles de presse,... ] mais ce n'est pas leur seule utilité. D'autres photos du tournage sont celles montrant l'activité autour du plateau, le réalisateur et son équipe en action, la technique, les accessoires, l'envers du décor... Si celles-là, de même, peuvent servir à la communication, elles complètent surtout, ajoutées aux premières, le travail du / de la scripte qui permet un montage crédible en assurant la continuité des moindres détails à chaque reprise du tournage après interruption.

 L'acteur
Omar Sharif, né Michel Dimitri Chalhoub, ( 1932 ~ 2015 ) est un acteur de cinéma égyptien. Polyglotte, diplômé en mathématiques et physique à l'université du Caire, il entame sa carrière cinématographique dans son pays, en 1952. Dix ans plus tard, son rôle de prince du désert dans le film Lawrence d'Arabie de David Lean, distribué par Columbia, lui apporte la célébrité internationale. Suite à quoi il s'établit à Hollywood. En 1965, autre immense succès, à nouveau réalisé par David Lean mais distribué cette fois par la Metro-Goldwyn-Mayer : Docteur Jivago...

 Le personnage
À la mort de sa mère, Youri Jivago, encore enfant, est confié à un tuteur. Il terminera ses études de médecine à Moscou et se mariera. Plutôt que se vouer à la recherche, il préfère se mettre directement au service des gens. Idéaliste, il écrit des poèmes...

 Le film
En 1965, le producteur Carlo Ponti qui s'est fait céder les droits du roman de Boris Pasternak [ voir plus loin ], confie à David Lean la réalisation d'une superproduction. Dilemme amoureux sur fond de fresque historique. Des quartiers de Moscou et les plaines enneigées de Russie sont reconstitués en... Espagne. Le mélodrame d'une durée de trois heures remporte cinq Oscars dont celui du meilleur scénario adapté [ Robert Bolt ], et trois Golden Globes. Film culte, admiré ou décrié, il reste dans les annales, entre autres pour la splendeur des décors et des costumes, et pour la musique de Maurice Jarre. Tarek Sharif, le fils d'Omar Sharif, y joue le personnage de Youri enfant.

 La trame du film
Lors de la révolution d'Octobre, le docteur Jivago est enrôlé dans l'armée. Il sera emporté par ce tourbillon de l'Histoire, témoin du drame, mêlé aux souffrances, le cœur partagé entre son épouse laissée au loin mais qu'il aime tendrement, et Lara, rencontrée au hasard des événements, qu'il aime aussi, passionnément.

 Le roman éponyme
Le livre dépeint le basculement de l'Empire russe vers l'Union des républiques socialistes soviétiques, les horreurs de la guerre civile, les fanatismes, le peuple martyrisé.
« Ai fini Jivago avec une sorte de tendresse pour l’auteur. Il est faux que ce livre reprenne la tradition artistique du XIXe siècle russe. Il est beaucoup plus maladroit et d’ailleurs moderne de facture, avec ses instantanés continuels. Mais il fait mieux : il ressuscite le cœur russe, écrasé, sous quarante années de slogans et de cruautés humanitaires. Jivago est un livre d’amour. Et d’un tel amour qu’il se répand sur tous les êtres à la fois. Le docteur aime sa femme, et Lara, et d’autres encore, et la Russie. [...] »  [ Albert Camus, Carnets III, août 1958 ]
Achevé en 1955, cette œuvre majeure fut proposée aux éditeurs soviétiques, sans succès malgré le dégel post-stalinien. Au contraire. Interdit en Union soviétique, le roman parut d’abord en traduction italienne, en 1957, à l'initiative de l'éditeur Giangiacomo Feltrinelli, un militant communiste fortuné. L'année suivante, Le Docteur Jivago fut publié en anglais et en français. [ Chez Gallimard, la traduction française fut confiée à une équipe de quatre personnes dont l’anonymat sera longtemps préservé. ** ] En 1985, annonçant la "glasnost" promue par Mikhaïl Gorbatchev, le roman est enfin autorisé à paraître en URSS. Cependant, dès 1958, la version russe s'y était déjà répandue secrètement...

 La CIA s'en mêle.
C'est la guerre froide.
> The CIA’s role – with its publication of a hardcover Russian-language edition printed in the Netherlands and a miniature, paperback edition printed at CIA headquarters – has long been hidden.
> The U.S. Central Intelligence Agency quickly realized that the novel presented an opportunity to embarrass the Soviet government. An internal memo lauded the book's "great propaganda value" : not only did the text have a central humanist message, but the Soviet government's having suppressed a great work of literature could make ordinary citizens "wonder what is wrong with their government". The CIA set out to publish a Russian-language edition and arranged for it to be distributed at the Vatican pavilion at the 1958 Brussels world's fair. ***
> [...]; lors de l'Exposition internationale de Bruxelles en 1958, quinze cents exemplaires environ de cette édition russe furent distribués par les soins de l'organisation Pro Russia Christiana à des touristes soviétiques qui visitaient le pavillon du Saint-Siège. Il s'agissait d'une luxueuse édition, sous couverture bleue, faite à La Haye; mais on ne peut savoir s'il s'agit réellement du texte russe de Pasternak lui-même ou d'une retraduction en russe faite sur la traduction italienne publiée par Feltrinelli. ****

 L'écrivain

Boris Leonidovitch Pasternak ( 1890 ~ 1960 ) est un poète et romancier russe. Suite à la publication de son seul roman, Docteur Jivago, il s'est vu octroyer le prix Nobel de littérature en 1958, ce qui provoqua aussitôt la colère des autorités soviétiques. Alors, il déclina la récompense pour se protéger des sanctions et mourut deux ans plus tard. Il n'a donc pas pu juger l'adaptation cinématographique de son œuvre. Le prix Nobel a finalement été remis à son fils en 1989.
Le personnage de Youri Jivago – poète à la double vie amoureuse, témoin des tourments de l'époque – est sans doute un reflet de son auteur.
Biographie à découvrir...

Quelques sources :  [ Il n'en manque pas ! ]
**  Gallimard / Histoire d'un livre = http://www.gallimard.fr/Footer/Ressources/Entretiens-et-documents/Histoire-d-un-livre-Le-Docteur-Jivago-de-Boris-Pasternak
***  Wikipédia  +  During Cold War, CIA used ‘Doctor Zhivago’ as a tool to undermine Soviet Union, Peter Finn and Petra Couvée, The Washington Post, April 5, 2014 = 
      https://www.washingtonpost.com/world/national-security/during-cold-war-cia-used-doctor-zhivago-as-a-tool-to-undermine-soviet-union/2014/04/05/2ef3d9c6-b9ee-11e3-9a05-c739f29ccb08_story.html?utm_term=.974f2ee69f9a

****  In Libris = http://andret.free.fr/atp/pasternak_jivago.htm
+ Le dossier de l’affaire Pasternak ou comment la publication d’un roman devient une affaire d’État, L. Meney, 1996 [ dans Nuit blanche, magazine littéraire, n° 64 ] 
   cfr https://www.erudit.org/fr/revues/nb/1996-n64-nb1114663/21175ac.pdf
+ The Zhivago Affair: The Kremlin, the CIA, and the Battle Over a Forbidden Book, Peter Finn, Petra Couvée, Knopf Doubleday Publishing Group, 2014

   = L'affaire Jivago : le Kremlin, la CIA et le combat autour d'un livre interdit, Peter Finn, Petra Couvée, Michel Lafon, 2015